Les conseils jardinage

Un sol vivant pour un jardin vivant

Depuis près de 2 décennies, les 6 hectares du jardin de Villandry, Potager comme jardins d’ornement, sont entretenus quotidiennement selon les pratiques d’une horticulture éco-responsable, dans le respect du vivant. La clef de voûte de cette approche raisonnée est le sol.

Tout part d’un sol vivant

SOL. Trois lettres seulement. Un mot si simple presque anodin. Mais quelle complexité !

La polyvalence du sol

Pour le quidam, le sol est ce revêtement que nous piétinons ; bitumé, dallé, gravillonné, nous le pensons solide, compact, uniforme, triste, inerte. Depuis que l’Homme cultive la terre, il sait que tout repose sur le sol, sur sa nature et sur sa fertilité. Mais après la Seconde Guerre Mondiale quand la fertilisation chimique devient la norme en agriculture comme en horticulture, la place centrale du sol est occultée. Le sol n’est plus considéré que comme support de culture. On le retourne, on le traite, on l’aseptise, on le détruit. La notion de « sol vivant » refait surface à partir des années 1960 mais c’est seulement en 1980 avec la reconnaissance des pratiques biologiques que cette idée infuse à nouveau . « Tout part du sol » ; ce principe fondamental mettra plusieurs décennies à être rétabli.

Le sol est un univers poétique à part entière qui fourmille, serpente, grouille, bouillonne…
Le sol est ce dans quoi les végétaux s’ancrent ; il est un support stable qui permet le maintien des troncs et des tiges grâce à un enracinement profond. D’ailleurs la zone dans laquelle se développent les racines est désignée par le terme de rhizosphère (grec rhiza : racine).
Composé d’une faune et d’une flore qui entrent en interaction, le sol est un écosystème et de fait il est plus qu’un support, il est un garde-manger pour les végétaux qui s’y implantent et qui y croissent.

Un sol vivant est un véritable défi pour un jardin historique

2009.Les enjeux environnementaux, consécutifs à l’action humaine sur la biodiversité, sur la qualité de l’eau, sur notre santé, commencent à être connus du grand public. Six années avant la COP21 qui est le premier signe d’une mobilisation mondiale sur ce thème majeur, l’entretien de jardins de Villandry connaît une révolution : passer d’une pratique ancrée depuis des décennies de lutte contre la Nature à une pratique ambitieuse de collaboration avec la Nature proche d’usage ancestraux.
Ce n’est pas une décision anodine pour un lieu historique et touristique qui reçoit chaque année 350.000 visiteurs en moyenne.

En tant que musée à ciel ouvert, le jardin de Villandry, labellisé « jardin remarquable » véhicule une image de perfection que chacun d’entre nous a à cœur de trouver une fois les grilles d’entrée passées : allées de gravier parfaitement ratissées, gazons tondus verdoyants, potager coloré luxuriant, massifs chamarrés et fleuris. Quelle déception serait la nôtre à la vue d’un jardin constellé d’herbes hautes, de carrés de légumes poussifs et de massifs de fleurs fanées.
Pendant des décennies, traiter chimiquement, retourner le sol, chasser les nuisibles, arroser abondamment ont été les réponses des jardiniers à cette quête d’idéal collectif. Mais une autre voie était possible : celle de repenser le sol comme vivant. Une voie plus exigeante mais aussi plus conforme à l’esprit dans lequel a été conçu le jardin de Villandry au début du XXe siècle par le docteur Joachim Carvallo.

Ecologiques, patrimoniaux, sanitaires, philosophiques, ces arguments ont conduit à une remise en question des pratiques horticoles non sans appréhension car au-delà de l’enjeu environnemental, les jardiniers de Villandry relèvent au quotidien un véritable défi quand il s’agit d’un jardin historique.

Un sol… des sols

Le profil pédologique

Le sol est le résultat d’un processus temporel long et continu étudié par la pédologie, la science de la formation et de l’évolution du sol. Les dilatations et les rétractations dues aux modulations du climat, l’érosion, l’activité microbienne animale et végétale modèlent en permanence la roche-mère créant des strates appelées horizons.
Un prélèvement vertical du sol permet d’obtenir son profil pédologique. Quatre horizons désignés conventionnellement par les lettres O, A, B, C sont observables :

  • La couche superficielle dite organique (O), composée de matière vivante, de matière organique fraîche et d’humus, est désignée par le terme de « litière » ;
  • Sous la litière se trouve la terre arable (A), mélange d’humus et de minéraux ;
  • Le sous-sol (B) est riche en oligo-éléments. Il constitue le garde-manger des végétaux ;
  • L’horizon le plus profond (C), argileux ou sableux, est de la roche mère altérée.
Coupe du sol légendée. Profil pédologique

Le profil pédologique révèle les fractions organiques et minérales du sol détaillées ci-dessus. Pour être complet, il faut également évoquer la fraction liquide et la fraction gazeuse.
La fraction liquide aussi dite « la solution du sol » est constituée pour partie de l’eau de pluie ou de ruissellement et pour partie de liquides chargés de substances dissoutes provenant des engrais et de la décomposition minérale et organique. Cette solution riche en éléments nutritifs fournit des nutriments aux végétaux.
La fraction gazeuse est un mélange de gaz de l’atmosphère et de gaz issus de la décomposition du sol. Cette fraction favorise les échanges entre le sol et l’atmosphère.
Ainsi, le sol est un système dans la mesure où les éléments qui le composent – organiques, minéraux, liquides, gazeux – entrent en interaction et entretiennent une interdépendance.

La vie du sol

Dernier élément essentiel : la vie du sol. Les 15 premiers centimètres de profondeur du sol, soit la couche O, sont un assemblage de matière vivante et de matière organique fraîche. La matière vivante est elle-même divisée en deux catégories : la flore et la pédofaune. La flore se sont des bactéries et des champignons ; la pédofaune ou faune du sol est d’une richesse vertigineuse. Elle se répartie entre les animaux dits épigés, hypogés et endogés.
  • Animaux épigés : vivent à la surface les collemboles, les cloportes, les carabes, les vers épigés, les larves d’insectes, les gastéropodes, les nématodes, les acariens ;
  • Animaux hypogés : se développent et vivent la plupart du temps sous la terre mais peuvent remonter occasionnellement à la surface les courtilières, les fourmis noires, les taupes, les lombrics et les vers anéciques, les nématodes ;
  • Animaux endogés : vivent dans le sol sans jamais remonter à la surface principalement les vers endogés.

La vie du sol en quelques chiffres

La faune et la flore sont des décomposeurs. Ils favorisent la décomposition des débris végétaux et animaux désignée sous les termes de matière organique fraîche. Le processus de la transformation de la matière est l’humusation dont la finalité est la création d’une matière organique stabilisée, l’humus. La dégradation de la matière produit également des éléments minéraux comme le carbone (C), l’azote (N), le phosphore (P)…

Bon à savoir : nous cultivons en général sur une profondeur de 30 cm qui regroupe les couches O, A, B. Soyons conscient que le sol de nos jardins est un sol recomposé par l’homme depuis des générations, on parle d’anthroposol (grec anthropos : humain). Le sol de nos jardins n’est pas « naturel » ; il est empreint des pratiques du passé plus ou moins respectueuses de la vie du sol. La fertilité du sol dépend de la richesse de la vie du sol.

Autre indicateur de fertilité : la composition du sol. Selon la proportion des horizons, les sols sont plus ou moins propices aux cultures ou adaptés à certaines cultures.

En conclusion, il n’existe donc pas un sol mais des sols qui ont chacun leur nature et leurs caractéristiques.

Les vers de terre

Les vers de terre sont des stakhanovistes du jardin : ils creusent des galeries aérant ainsi la terre ce qui favorise la descente des racines et la pénétration de l’eau ; ils digèrent la matière organique et grâce à leurs excréments, ils fertilisent le sol ; ils brassent les horizons et favorisent l’enrichissement du sol sur diverses profondeurs.
Chaque sorte de ver de terre a sa fonction et sa zone d’action.

Les vers épigés de couleur rouge-brun vivent à la surface. Ils mesurent 3 à 12 cm de long et ont une vie de 1 à 2 mois. Ils décomposent la litière. La famille de vers Eisenia est celle qui est utilisée dans les lombricomposteurs.

Les vers andogés de couleur pâle voire blanchâtre prospèrent sous la surface, dans la terre arable. Longs de quelques centimètres à un mètre pour les espèces exotiques, ils ont une longévité de 3 à 5 ans. Ils creusent des galeries horizontales. Ce sont des fouisseurs.

Les vers anéciques, bruns, rouges ou gris sont les plus robustes avec une longueur moyenne de 50 cm et une existence de 5 à 8 ans. Ils peuvent survivre à des conditions extrêmes. Ils creusent des galeries verticales profondes en se nourrissant de matière organique ; leurs déjections riches en nutriments, surtout en azote, sont ces petits monticules de tortillons appelés terricules.

Connaissez-vous votre sol ?

Heureusement, nul besoin d’être expert en pédologie pour découvrir la nature de votre sol. Observations et petits tests maison seront vos meilleurs alliés.

1. Observation de la flore

Une première observation du terrain peut se montrer révélatrice de certaines caractéristiques. Les indices : les adventices ou plus communément les « mauvaises herbes ».
Aucune plante n’est nuisible. Elle s’installe là où le terrain lui est favorable. C’est pour cette raison que ces plantes sont qualifiées de « bio-indicatrices ». Elles indiquent soit une carence, soit un excès, soit une vie microbienne. Elles sont aussi révélatrices du pH du sol. Attention : un sujet ne suffit pas, il faut que la présence de la plante soit significative pour que les conclusions soient pertinentes.
Ci-après, quelques exemples de plantes « bio-indicatrices ».

2. La texture du sol

La composition du sol oriente la manière dont vous jardinez et ce que vous plantez.

Un premier test peut être réalisé, celui du boudin.
Prélever une poignée de terre légèrement humide.
Travailler la matière pour confectionner un boudin.
Si le boudin est difficile à façonner, le sol est sableux.
Si le boudin se forme mais qu’il casse à la moindre manipulation, le sol est limoneux.
Si le boudin est facile à réaliser, qu’il conserve sa forme et que vous avez des résidus de matière un peu collante sur les mains, le sol est argileux.

Pour confirmer le test du boudin ou à réaliser en premier test, le test de la détermination de la granulométrie qui révèlera si le sol est argileux, limoneux ou sableux selon les proportions des éléments minéraux en présence classés depuis le plus gros au plus fin.

Matériel nécessaire :

  • Un bocal
  • De l’eau
  • Un prélèvement de terre de 15 à 20 cm de profondeur bien sec

Remplir le bocal à moitié avec le prélèvement de terre. Compléter le volume avec de l’eau mais veiller à laisser 3 à 4 cm d’air.
Secouer avec vigueur pendant 3 à 4 minutes puis laisser reposer une demi-heure avant de bien secouer à nouveau.
Laisser reposer 24 heures puis observer les strates qui se sont formées.
Du fond vers la surface : le sable, le limon, l’argile, la matière organique.
Mesurer l’épaisseur des strates en millimètres. Multiplier par 100 pour obtenir les proportions de chaque strate.
Pour interpréter le résultat, utiliser le triangle des textures. L’intersection des résultats dévoilera la nature de votre sol.

  1. Sol argileux : sol fertile et stable qui retient l’eau de pluie et les nutriments. En revanche, c‘est un sol difficile à travailler, lourd, parfois collant qui a tendance à être mal oxygéné et à saturer en eau.
  2. Sol sableux : sol léger, facile à travailler, qui favorise le drainage du sol, la circulation de l’air, la pénétration des racines. Par contre le sable favorise le lessivage du sol car il ne retient ni l’eau ni les nutriments, il est par conséquent peu fertile.
  3. Sol limoneux : sol très léger, composé d’alluvions qui lui confèrent une grande fertilité. C’est un sol fragile et perméable reconnaissable à la croûte formée à sa surface quand il entre en contact avec l’eau.

La composition idéale est celle de la terre franche, à savoir un ratio de 65% de sable pour 15 à 20% d’argile, 5 à 10% de calcaire, 5 à 10% d’humus, 5 à 10% de limon.

Géologie et pédologie du domaine de Villandry

Le site de Villandry est situé sur 2 zones géographiques : la zone de la « Forêt de Chinon, des landes du Ruchard et de la forêt de Villandry » et les « Plateaux de Champeigne et de « fausse Champeigne » » . Le sous-sol de la région de Champeigne est composé de calcaire lacustre à grain très fin. Au sud de Tours, entre le Cher et l’Indre, se trouve une zone de limons de plateaux très homogènes ; La forêt de Villandry repose sur des sols acides (podzoliques) et régulièrement saturés en eau (hydromorphes) à texture sableuse dominante dans le massif forestier, les landes et les prairies à faible potentiel. Au sud-ouest, près de Sainte-Maure de Touraine, se trouve une zone d’argile à silex et de limon des plateaux qui est le sol des jardins de Villandry. La présence d’argile est positive car elle assure une capacité de rétention d’eau donc la fertilité du terrain confirmée par la présence de limon. En outre, du sable entre également dans la composition du sol de Villandry. Il contrebalance l’aspect compact de l’argile qu’il allège et qu’il rend partiellement perméable ce qui favorise la circulation de l’eau et de l’air.

3. Test de fertilité

Réaliser le test de fertilité en prélevant un peu de terre et en l’écrasant sur une feuille blanche. La couleur laissée sur la feuille indique la charge en matière organique et minérale du sol.

  • Noire : le sol est fertile, fortement chargé en matière organique.
  • Beige : le sol est filtrant et par conséquent pauvre en matière organique.
  • Rouille : le sol contient une forte proportion de fer.
  • Verdâtre : le sol est soit lessivé soit anaérobique (privé d’oxygène) ce qui est le signal d’un appauvrissement en éléments minéraux.

4. Test du pH (potentiel Hydrogène)

Se procurer des bandelettes en jardinerie.
Prélever la terre sur 10 cm de profondeur à un endroit épargné par le passage et sans apport de compost.
Mettre 250g de terre dans un bocal d’une contenance de 1L et ajouter 50cl d’eau distillée. Mélanger 1 minute à minima puis laisser reposer entre 1 et 4 heures.
Agiter le mélange à nouveau et tremper une bandelette.
En fonction des résultats, le sol est soit acide soit basique.
Un sol dont le pH est inférieur à 7 est acide voire très acide. C’est le signe de carences en calcium et en phosphore. L’acidité peut être corrigée par un apport de calcaire, c’est le chaulage du sol.
Un sol dont le pH est supérieur à 7 est basique à très basique. Il est riche en calcaire et l’assimilation du magnésium et du fer est difficile. Un sol basique est plus difficile à corriger.

A noter : Le pH du sol influence le choix de vos végétaux.

5. Test de l’activité biologique

Ce test consiste en une dégradation de matière organique.
De manière usuelle, il est préconisé d’enfouir un slip en coton propre à une profondeur de 15-20 cm, dans la terre arable et de l’y laisser 2 à 3 mois. Ne pas oublier de planter un repère pour retrouver l’emplacement de cette expérience.
A l’issue de la période, déterrer le slip et observer l’état de décomposition du tissu. L’activité biologique est proportionnelle à l’état de décomposition du coton. Le coton est en bon état, la vie microbienne est inexistante ; le sous-vêtement est presque dissout, la vie microbienne est foisonnante.

Cette liste de tests est loin d’être exhaustive – vous pourrez en trouver d’autres dans les livres sur le sol ou en ligne – mais elle vous permettra une première rencontre avec votre sol.
A Villandry, le sol est observé régulièrement car il peut y avoir des évolutions, notamment du pH selon les saisons ou les conditions météorologiques. Des prélèvements sont effectués et analysés en laboratoire pour orienter les choix du chef jardinier.

Connaître son sol permet au jardinier de faire ses arbitrages en termes de plantations et de soins à apporter au sol comme aux végétaux, au potager comme au jardin d’ornement.
La seule certitude est que tout part du sol et que le jardinier a tout intérêt à favoriser des pratiques horticoles qui garantissent un sol vivant.